14-04-2026
Article rédigé par Damien Mélich et Catherine Colleu
Damien Mélich est un musicien français né à Perpignan. Il découvre la musique dès l’âge de 10 ans à travers la guitare, la basse et la batterie. Il fait ses premières armes sur scène avec le groupe Church Grims, évoluant dans des registres allant du death au hardcore. Installé par la suite à Toulouse, il intègre un cursus de musicologie jazz, qui enrichit sa compréhension harmonique et affine son jeu. En 2017, il découvre le bluegrass, une révélation artistique qui va profondément orienter son parcours. Il rejoint alors le groupe Lazy Grass à sa création, et développe une approche du bluegrass à la fois respectueuse de la tradition et nourrie par ses influences variées. Guitariste ancré dans le rythme, il s’attache à servir le collectif tout en cultivant une sensibilité propre, héritée autant du jazz que de ses racines plus électriques. Il est notamment à l’origine du trio Jurassic Grass et du duo Two Dollar Bill, formations dans lesquelles il explore différentes facettes du répertoire bluegrass, du plus traditionnel au plus personnel. Parallèlement, il participe à des projets allant de la néo pop rock (Rose Mango) au rap (L’Iddé) en passant par le rock garage (Sailors at Sea). Aujourd’hui, Damien Mélich s’inscrit comme un acteur de la scène bluegrass, contribuant à son développement à travers ses projets artistiques.
1- Damien, te souviens-tu de ta première rencontre avec la musique bluegrass ?
Ma première rencontre avec la musique bluegrass remonte aux prémices du groupe Lazy Grass. Le contrebassiste, Baptiste Desmidt, ami proche et collègue musicien, est venu me proposer de monter un groupe de bluegrass. J’ai accepté, mais je ne connaissais pas du tout le style. J’ai donc pris le temps de relever des morceaux afin d’en acquérir les bases. C’est à cette période que le style m’a complètement happé. J’ai passé le plus clair de mon temps à relever des solos, des thèmes, des rythmiques, pour comprendre comment jouer le bluegrass en groupe.
2- Pourrais-tu nous raconter l'histoire de ton premier instrument ainsi que celle des instruments suivants, s'il y en a ?
C’est ma mère qui m’a ouvert à la guitare. Je garde des souvenirs de soirées au coin du feu avec sa guitare. Nous chantions du Brassens et de la variété à tue-tête. C’étaient des moments privilégiés et magnifiques. Une sensation d’évasion, de temps suspendu, de liberté, sans personne pour nous déranger ni le monde pour nous accabler de nouvelles. C’est cette sensation que je ressens à chaque fois que je joue.
3- Comment as-tu pratiqué ton instrument au début et quelles ont été tes influences ? Étais-tu assidu et as-tu élaboré une méthode de travail personnelle, ou préfères-tu les stages (virtuel ou en présentiel) et les méthodes sur papier ?
Au début, c’était surtout une recherche de sensations. Je cherchais des jams de tous styles, constamment. J’ai pris deux ans de cours de jazz à l’âge de 10 ans, ce qui m’a permis d’acquérir un petit bagage d’exercices de gammes pour les années suivantes. Mais j’étais avant tout dans l’amour du jeu. Peu de théorie, mais une soif de rencontrer et de jouer avec les autres qui m’a poussé à développer mon oreille pour pouvoir suivre. Durant cette période, j’ai exploré plusieurs styles, dans un ordre qui reflète mes états d’esprit au fil du temps. J’ai commencé la scène avec le métal, le death metal — une musique violente mais libératrice. Puis le rock, avec une fascination pour le travail du son et l’efficacité du riff. Ensuite le blues, pour aller chercher au fond des tripes. Puis le jazz : une période durant laquelle j’ai intégré le cours de musicologie jazz à l’université Jean Jaurès à Toulouse. C’est là que j’ai ressenti le besoin d’approfondir et de comprendre la musique théoriquement (vers mes 22 ans, soit 13 ans après avoir commencé la guitare). J’ai ensuite exploré les musiques actuelles : néo-soul, rap, funk. Et enfin le bluegrass… Le grand retour au bois, à l’acoustique, au vrai, à l’assumé, au sincère. Ma pratique a fluctué au fil des années, mais j’ai fini par développer mes propres méthodes d’apprentissage, qui me permettent aujourd’hui d’avancer en autonomie. Je joue entre une et six heures par jour, en suivant généralement cet ordre : échauffement, gammes, relevé d’un nouveau morceau, puis un moment de plaisir pour conclure (backing tracks, morceaux acquis, etc.).
4- As-tu des recommandations pour ceux et celles qui s'initient au bluegrass et souhaitent commencer à pratiquer un instrument ?
Le bluegrass est une excellente école, autant pour les musiciens aguerris que pour les débutants. Dans tous les cas, il faut viser régulièrement de nouveaux morceaux. Dès qu’un morceau est acquis, on peut en entamer un autre. Ce rythme permet de ne jamais tourner en rond. Le relevé est essentiel : relevez tout ce qui attire votre oreille — un thème, une mélodie (même issue d’un autre instrument), un solo, un fragment, un plan. Le bluegrass est une musique de “plans”, c’est-à-dire de phrases musicales apprises et réutilisées. Donc écrivez vos solos ! 🙂
5- As-tu eu des rencontres marquantes qui ont influencé ton jeu et ton désir de continuer , et si oui, lesquelles et à quelle période ?
Comme mentionné plus haut, Baptiste Desmidt est celui qui m’a fait plonger dans le bluegrass. Il y a aussi tous mes professeurs de jazz. À mes débuts dans le bluegrass, j’ai croisé la route de Fred Simon, un banjoïste de haut niveau avec qui j’ai récemment monté un groupe. Lors de l’édition 2025 de Bluegrass in La Roche, dans le carré VIP, j’ai participé à une jam avec les Crying Uncle, A.J Lee et Sullivan Tuttle. Ce dernier s’est tourné vers moi pour me serrer la main et complimenter mon jeu de guitare. Je n’aime pas particulièrement m’étendre sur ce genre de choses, mais ce moment a été marquant : pendant un instant, mon sentiment d’imposture — que beaucoup de musiciens connaissent — s’est dissipé. J’ai alors pensé que j’avais peut-être une petite place dans ce milieu.
6- Peux-tu nous décrire ton parcours dans le bluegrass (les groupes, tes expériences en studio, ta production, ainsi que les organisations de tournée ou d'autres aspects)
Lazy Grass m’a ouvert les portes du bluegrass sous toutes ses formes (traditionnel, moderne, progressif…). C’est une équipe qui, encore aujourd’hui, régit ma vie et l’illumine. Peu de temps après, nous avons monté Jurassic Grass avec Mathieu et Zoé. J’ai également contacté Clément des Beavers pour créer un duo de guitares nommé Two Dollar Bill. J’ai aussi fondé le collectif Bluegrass Club de Toulouse, qui réunit les musiciens de mon entourage. Plus récemment, plusieurs nouveaux projets ont vu le jour : un trio avec Fred Simon, un duo violon-guitare avec Guillaume Blanc, un quatuor bluegrass et bal folk nommé FUM, ainsi qu’un duo avec Jake Brauneker. Et je viens tout juste de sortir un album solo.
7- Peux tu nous parler de tes groupes (bluegrass ) actuels, ses membres (comment tu les as rencontrés) les tournées, le travail en studio pour ton dernier album sous ton nom ?
Lazy Grass, c’est le phare. Jurassic Grass m’a appris la modération et l’adaptation dans l’accompagnement. Two Dollar Bill a été la rencontre parfaite entre deux travailleurs passionnés. Le Bluegrass Club de Toulouse est une mine d’expériences qui crée, à chaque représentation, un moment unique. Chaque groupe a son propre fonctionnement. Lazy Grass explore tous les aspects d’un groupe actuel, tandis que les autres projets sont plus spontanés, plus traditionnels. Toutes ces expériences sont complémentaires.
Les rencontres s’organisent beaucoup autour de l’association Bluegrassoulet à Toulouse. Lazy Grass, en revanche, est né d’une amitié de longue date. Zoé et Mathieu ont été les premiers musiciens bluegrass que nous avons rencontrés. À nos débuts, nous étions assez isolés dans ce milieu. Alors nous avons créé notre propre réseau 🙂
Mon album solo s’inscrit dans une démarche différente. Chaque composition, même si elle est instrumentale raconte une histoire. Je crée entre une et trois ébauches par semaine. J’ai sélectionné celles qui avaient le plus de sens pour moi, puis je les ai enregistrées avec des amis venus passer quelques jours chez moi. Certains solos ne sont pas parfaits, mais ce n’était pas l’objectif : je voulais capturer l’instant et l’émotion.
Je jouerai peut-être cet album sur scène, mais ce qui est sûr, c’est que le suivant est déjà en préparation 🙂 L’objectif est de développer un répertoire de fiddle français. Il s’intitulera French Bluegrass Volume 1.
8- Damien, sur ta biographie on voit que tu joues dans plusieurs groupes et dans différents styles. Comment arrives-tu à passer d’un style à un autre ?
Le style de musique importe peu. La véritable barrière, ce sont les techniques propres à chaque style. Une fois celles-ci maîtrisées, tout repose sur l’écoute. Être attentif aux détails, aux autres musiciens, à leur vécu, à l’énergie du style… Avec ça, on peut tout jouer.
9- Quand on joue du bluegrass, on regarde vers les USA. Quelles sont tes chouchous parmi les « stars «américaines » toutes générations confondues ? Si tu devais choisir une seule musicienne ou un seul musicien ce serait qui ?
Tony Rice : son jeu est tellement identifiable que tout le monde le reconnaît dès qu’il joue. C’est ce que j’admire le plus chez un musicien. Beaucoup de guitaristes modernes le surpassent techniquement, mais il est souvent difficile de les distinguer à l’écoute. J’ai aussi un faible pour Jake Workman et, bien sûr, Bryan Sutton. Billy Strings également, notamment pour ce qu’il a apporté au bluegrass : c’est un géant de notre époque. Et je ne peux pas ne pas mentionner Sierra Hull, ainsi que ma violoniste préférée, Brittany Haas.
10- Quels sont en ce moment tes morceaux préférés en bluegrass ? Comment découvres tu les artistes américains (radios américaines, site des artistes, YouTube...? Ecoutes-tu des albums en entier ou papillonnes-tu ?
L’album Drive de Béla Fleck reste indétrônable. Une équipe à couper le souffle ! On échange aussi beaucoup entre passionnés pour découvrir les pépites du genre.
11- Es tu déjà allée aux USA ? (Tourisme, festivals ?)
Non… mais peut-être un jour !
12 – On a pu te voir plusieurs fois avec différentes formations au Festival La Roche dans le off mais aussi sur la scène du midi. Qu’est ce que ca fait d’être à la Roche, qu’est ce ça fait de rencontrer et de jammer avec les « stars » américaines ? .
C’est une étape que j’ai toujours voulu franchir. C’est extrêmement galvanisant, et j’aimerais y retourner avec plus d’expérience. Jouer avec des musiciens américains est très enrichissant. C’est leur musique : on aura beau essayer de les surpasser, c’est impossible. Ils baignent dedans, et il est essentiel de se confronter à cette culture.
13- La question finale concernera l'avenir. Dans les années 80, on dénombrait entre 20 et 30 groupes en France et des musiciens français étaient souvent invités à jouer avec des américains quand ils/elles tournaient en Europe. Certains groupes ont aussi fait des tournées aux USA ce qui n’est pas le cas pour les groupes actuels. As-tu une explication sur les raisons pour lesquelles le bluegrass ne se développe pas davantage en France ou peut être penses-tu que finalement en ce moment ca semble décoller ? De manière plus générale, comment envisages-tu l'avenir et l'évolution de la musique bluegrass ?
Je pense qu’il y a des effets de mode. Mais grâce à la nouvelle génération (Billy Strings et bien d’autres), j’ose espérer qu’une nouvelle vague est en train d’émerger. Malheureusement, le contexte actuel n’aide pas…
Cela dit, il est essentiel de dynamiser la scène bluegrass française. C’est ce qui permettra d’attirer la nouvelle scène américaine ici. Il faut aussi miser sur le local : en Europe, le bluegrass a déjà semé des graines partout. Il ne reste plus qu’à les arroser et à créer des connexions.







