30-03-2026
Article rédigé par Caroline Penot et Catherine Colleu
Caroline est née en Grèce le 17 mars 1994, puis a grandi à Varsovie, en Pologne pour arriver à Lyon à l'âge de 10 ans. Elle commence la guitare à 14 ans, écrit ses premières chansons à 16 ans et devient prof de guitare à 19 ans. Après le bac et une licence d'anglais et de littérature, Caroline rentre en école de musiques actuelles (CFPM et ENM à Villeurbanne) en 2015 où elle travaille la guitare, le chant, la théorie musicale, la composition, et la pratique scénique. Elle sort son 1er EP lors de sa dernière année d'étude en 2018 et lance son projet "Karoline & the Free Folks" en 2019. Parallèlement à la musique elle est passionnée de danse et de dessin (elle créé ses pochettes de disque). Sensibilisée très tot à la protection du vivant, elle passe un BTS Protection de la Nature en distanciel tout en travaillant sur son 1er album "Reckless Dances".
1- Caroline, te souviens-tu de ta première rencontre avec le Bluegrass?
J’étais bénévole au Sixième Continent, un bar concert associatif sur Lyon 7, où j’ai vu le concert de Silène & the Dream Catchers, et ça a été un absolu coup de foudre pour cette musique qu’en tant que chanteuse de folk et de country je devais au fond connaître sans vraiment le savoir. Quelque mois plus tard j’ai rencontré le violoniste de Silène de l’époque, il m’a emmenée en jam à l’Antidote au Vieux Lyon. J’ai rencontré toute la sphère des « bluegrasseux » de Lyon de l’époque, et la jam est devenu mon rendez-vous hebdomadaire. C’était en 2018.
2- Pourrais-tu nous raconter l'histoire de ton premier instrument ainsi que celle des instruments suivants, s'il y en a ?
Ma première guitare a été un cadeau de ma sœur, ou plutôt son acceptation que je joue avec sa guitare avec qui j’entretenais une relation secrète quand j’avais 14 ans. Un jour je lui ai dit que je jouais en secret sur sa guitare (car je rentrais dans sa chambre sans autorisation, comme toutes les petites sœurs du monde) et que je l’aimais trop, elle me l’a donné. Maintenant j’ai 8 guitares et raconter l’histoire de chaque serait un peu long mais étant gauchère, je ne suis pas aidée sur la possibilité de choix et les prix sont plus chers. Mes dernières guitares sont des pépites que j’ai récupérées en magasin d’occasion, car les modèles neufs et gauchers sont un peu trop chers. Je joue actuellement sur une Sigma, qui est une copie chinoise de la Martin D28. J’ai ensuite trouvé deux banjos gaucher (Harley Benton et Goldtone) et une mandoline (Washburn). Trouver ces instruments en gaucher en France n’est vraiment pas une mince affaire, je les ai commandés sur internet...
3 - Comment as-tu pratiqué ton instrument au début et quelles ont été tes influences ? Étais-tu assidue et as-tu élaboré une méthode de travail personnelle, ou préfères-tu les stages (virtuel ou en présentiel) et les méthodes sur papier ?
J’ai fait de la guitare mon métier alors j’ai rapidement trouvé mes techniques pour essayer d’apprivoiser ce style de façon rigoureuse. J’ai passé d’abord un temps à apprendre tous les différents fiddle tunes qui étaient le plus joués en jam. Puis j’ai beaucoup repiqué de morceaux et de solos. Je pense que c’est une très bonne façon de s’approprier un vocabulaire. Le confinement a été un moment propice pour essayer de me mettre au niveau de la jam, m’acclimater avec le flatpicking que j’utilisais assez peu jusque-là. J’ai directement accroché avec les artistes de ma génération comme Molly Tuttle, Billy Strings, AJ Lee, mais aussi celle juste au-dessus comme les Lonesome River Band, les Blue Highway, Tim O’Brien. Récemment, je me suis mise à de nouveaux instruments (banjo, mandoline), et par ce biais-là j’ai testé les stages à La Roche ou aux Sawmill de Paris et je trouve l’ambiance géniale, c’est un lieu de rencontre formidable.
4- As-tu des recommandations pour ceux et celles qui s'initient au bluegrass et souhaitent commencer à pratiquer un instrument ?
Il n’y a sans doute pas meilleur conseil que celui-ci : Tu veux jouer du Bluegrass ? Ecoute du Bluegrass ! C’est une musique très codifiée qu’il n’est pas forcément évidement de maitriser rapidement surtout en tant que français. Je pense que l’aspect le plus important est la compréhension rythmique, et comprendre pourquoi est-ce qu’un morceau "groove", comprendre le placement de la basse et des chops, et comment on découpe les mesures. Le métronome sera un allié fondamental ! Pour la partie solo/impro, je pense qu’il peut être facile pour certains de déballer une tonne de notes à la seconde en récitant ses gammes et ses schémas, ce qui est peut-être plus intéressant et d’essayer de faire résonner le thème ou l’air, en s’inscrivant efficacement dans la grille d’accords.
5- As-tu eu des rencontres marquantes qui ont influencé ton jeu et ton désir de continuer, et si oui, lesquelles et à quelle période ?
En vérité chaque rencontres, festivals, colo, stages est un fort moment de partage entre humains qui discute dans la même langue. Mais quelques rencontres m’ont influencée. En 2019, j’ai fait la 1ère partie des Henhouse Prowlers, un groupe de Chicago que j’adore. Leur gentillesse et leur envie de partage m’ont marquée. Ben Wright m’a souvent encouragée à jouer du Bluegrass en tant que française mais aussi en tant que femme car, c’est bien une réalité, les femmes ont trop peu été représentées dans ce style. Les mots de Trisha Gagnon (John Reischman & the Jay Birds) lors du workshop vocal à Prague pour le Sommet d’EBMA en 2025 m’ont aussi marquée. Elle disait que les chansons standards du répertoire sont finalement des chansons écrites par des hommes, pour des hommes, et surtout pour des voix d’hommes et c’est pour ça qu’elle écrit ses propres chansons car il faut re-inventer le bluegrass au féminin. Ecrire des chansons originales de bluegrass est une nécéssité pour pouvoir faire perdurer ce style et l’adapter aux nouvelles générations.
6 -Peux-tu nous décrire ton parcours dans le bluegrass (les groupes, tes expériences en studio, ta production, ainsi que les organisations de tournée ou d'autres aspects)
En 2018, je sortais mon 1 EP de composition en solo assez influencé folk/country. Et c’est à ce moment-là que je découvre le Bluegrass et la jam. En parallèle de mon projet de composition, j’ai monté un projet de reprises nommé « Cow Comino Train ». Projet qui a été mon 1er jet en tant qu’instrumentiste bluegrass et m’a permis de faire de grands travaux de repiquages et de beaucoup travailler la guitare. Nous avons eu la chance de jouer nos chansons à La Roche sur la scène des jeunes talents en 2024. Pour mon projet principal, Karoline & the Free Folks, j’ai monté une équipe en 2019 qui a un peu changé au fur à mesure. Le projet a remporté plusieurs tremplins de musiques actuelles en 2019 et 2020. J’ai donc été soutenue par le Kraspek Myzik et la Salle des Rancy pour sortir mon 1er album « Reckless Dances ». Cet album aux sonorités country nous a ouvert des portes de festivals comme Equiblues ou Country à Craponne sur Arzon. En fin 2024, ça faisait longtemps que je rêvais d’avoir mon propre groupe de bluegrass, alors j’ai décidé de le créer. J’ai décidé de repenser la formation de mon groupe, et de dédier l’écriture de mon 2ème album à mon amour grandissant pour cette musique. Je m’occupe moi-même du démarchage, de la communication, de planifier les projets, enregistrements studio etc. mais je travaille depuis 2024 avec une boîte de production, Takaprod, qui gère l’administratif avec les programmateurs.
7- Peux-tu nous parler de ton groupe actuel, ses membres (comment tu les as rencontrés) les tournées, le travail en studio pour le dernier cd.
Le noyau principal de Karoline & the Free Folks est un trio composé du guitariste Jimmy Josse rencontré en jam en 2018, de Noémie Charmetant, rencontrée lorsque nous travaillions à la Maison de la Danse en 2016, et de moi. Noémie est également dans le groupe Cow Comino Train. Nous travaillons sur mes nouvelles chansons depuis 2025, et nous avons en quelque sorte, trouvé une harmonie très plaisante, où chacun à sa place. C’est dans cet esprit-là que je me suis mise à la mandoline et au banjo, car je voulais vraiment donner une couleur bluegrass et authentique à mes chansons, et je délègue donc une partie de mes compositions à la guitare à Jimmy. Je compose et écrit, mais Jimmy et Noémie peuvent s’exprimer à travers leurs propositions d’arrangements ainsi que leurs solos instrumentaux, ou leurs harmonies vocales. J’ai également commencé à convier un violoniste à certaines dates, qui s’appelle Gaëtan Berny et que j’ai rencontré par le biais de Noémie. L’idée c’était de transformer Karoline & the Free Folks en String Band, et mon rêve est doucement en train de se réaliser. L’enregistrement de l’album s’est déroulé à L’Artisterie, enregistré et mixé par le superbe Thibaud Pick, à qui je fais entièrement confiance et qui a également enregistré mon 1er album. On peut entendre le violon de Gaëtan sur certains morceaux mais également le banjo de Gilles Rézard et de Ben Wright que je suis ravie d’avoir eu en guest sur ce disque. Pour ce qui est des tournées, nous avons organisé une petite tournée dans notre ville à Lyon, afin de faire la promotion du nouveau disque en février jusqu’à une belle release party au Brin de Zinc à Chambéry. En avril nous partons à Paris pour quelques dates de promotion, puis nous entamerons les dates estivales de cet été avec des concerts un peu partout dans Lyon et autour. Enfin nous serons dans le Finistère à la mi-août pour quelques concerts également.
8- Caroline, on te voit jouer de plusieurs instruments (mandoline, guitare, banjo) sur lequel joues tu quand tu composes ? Composes-tu la musique avant d’y mettre des mots ou le contraire ? Tes textes reflètent-ils tes expériences personnelles ?
Je suis guitariste avant tout, donc je compose à la guitare. Mais je ne serais pas surprise de commencer à composer à la mandoline dans quelque temps, c’est un instrument qui offre finalement de nouvelles possibilités, rien que par les intervalles en quintes des cordes. Mais il est vrai que les compositeur.ices que j’écoute sont majoritairement des guitaristes. En général j’écris un texte, sous forme de poésie, ou d’écriture automatique, comme un versement d’âme sur papier. Je cible les thématiques qui res-sortent. Puis je compose la musique en parallèle, lorsque j’ai ma mélodie et ma grille d’accord, je me replonge dans mes textes et je puise ce qui fait sens pour une chanson, en retravaillant les phrases pour qu’elles collent à la mélodie.
9- Quand on joue du bluegrass, on regarde vers les USA. Quelles sont tes chouchous parmi les « stars américaines » des différentes générations ? Si tu devais choisir une seule musicienne ou un seul musicien ce serait qui ?
Tony Rice est la star inconditionnelle des années 80-90 pour tous les guitaristes, pour moi aussi. Sa technique est absolument époustouflante, et les couleurs qu’il a donné à ses adaptations ont bouleversé le monde du bluegrass après lui.
Dans les années 2000, pour moi la star c’est Tim O’Brien. Ses compositions solos sont d’une justesse, d’une beauté et d’une authenticité sans nom. Pour moi c’est le roi du groove, que ce soit à la voix ou avec ses instruments.
Actuellement, mes deux chouchous sont Billy Strings et Molly Tuttle. On le sait, techniquement, ce sont des pointures. Mais j’adore l’identité qu’ils ont donné chacun de leur projet, Billy vient d’un univers rock, psyché, à l’imaginaire très travaillé et esthétique. Molly, après plusieurs albums bluegrass, trouve son identité dans un pop folk bluegrass ultra léché niveau arrangement, et qu’elle défend de façon sublime. Ils sont tous les deux d’incroyables songwriters qui mettent la guitare bluegrass au centre de leur musique, et pour ça, je ne peux pas franchement choisir entre les deux. Mais parce que je soutiens les femmes plus particulièrement je dirais Molly !
10- Quels sont en ce moment tes morceaux préférés en bluegrass ? Comment découvres-tu les artistes américains ( radios américaines, site des artistes, YouTube etc. ? Ecoutes-tu des albums en entier ou papillonnes-tu ?
J’écoute souvent les albums en entier puisque j’écoute surtout des CD physiques que j’achète en concert à La Roche, ou que je commande, ou bien j’achète les CD en mp3. Cependant, je découvre beaucoup de nouveaux artistes ou les actualités de ceux que je connais sur instagram, la plateforme où beaucoup d’artistes partagent leurs vidéos de concerts, répètes ou de promo... Mes morceaux préférés de Bluegrass, il y en a un tellement, mais je pense que je ne me lasse jamais de The Old Home Place de JD Crowe, Farewell Angelina et I’ve Endured de Tim O’brien, Rolling Wheel des Henhouse Prowlers, Squirrel Hunters des Special Consensus, Slip Stream de Bela Fleck, Dust in a Baggie de Billy...
11- Es tu déjà allée aux USA ? (Tourisme, festivals ?)
Oui à San Francisco, en 2019 pour du tourisme. J’y ai rencontré Stacy Stuart Samuels, un banjoïste qui m’a fait découvrir Old & in the Way, que j’ai retrouvé plusieurs jours de suite pour jammer près de la baie.
12- On a pu te voir plusieurs fois avec différentes formations au Festival La Roche dans le off mais aussi sur la scène du midi. Qu’est-ce que ça fait d’être à la Roche, qu’est ce ça fait de rencontrer les « stars » américaines ?
C’est très grisant et surtout inspirant, car il est vrai que l’on peut ne pas forcément se sentir légitime à côté des grands à la carrière incroyable, mais ces mêmes personnes manifestent une vraie joie de savoir que des « jeunes » veulent continuer à faire vivre cette musique en dehors des USA. Il y a énormément de très bons musiciens en devenir, et nous avons été chanceuses avec Cow Comino Train de pouvoir avoir cette si belle opportunité de la scène du midi à La Roche.
13- La question finale concernera l'avenir. Dans les années 80, on dénombrait entre 20 et 30 groupes en France et des musiciens français étaient souvent invités à jouer avec des américains quand ils/elles tournaient en Europe. Certains groupes ont aussi fait des tournées aux USA ce qui n’est pas le cas pour les groupes actuels. As-tu une explication sur les raisons pour lesquelles le bluegrass ne se développe pas davantage en France ou peut être penses-tu que finalement en ce moment ça semble décoller ? De manière plus générale, comment envisages-tu l'avenir et l'évolution de la musique bluegrass ?
Je pense qu’il y a pu y avoir un creux entre deux générations à un moment qui explique peut-être pourquoi il y a eu un essoufflement du bluegrass français. Mais je suis assez optimiste par rapport à l’avenir, j’ai l’impression que les moyens des nouvelles générations permettent plus de rayonnement localement pour créer de nouveaux rendez-vous. Je pense aux initiatives des Méga colo de Bluegrass du collectif Bluegrassoulet Toulousain, ou le festival Herbe Bleue vers Angers, les Sawmill à Paris... De nouvelles jams se développent un peu partout en France, et chacun de ces réseaux arrivent à se connecter pour se retrouver aux grands rendez-vous, festivals... Je ne sais pas si les groupes français auront forcément une carrière américaine comme certains anciens, mais, je pense que l’idée est plutôt de créer un environnement chez nous où le bluegrass est aussi évident et demandé qu’aux USA. S’il y a de plus en plus de musicien.nes c’est que le public suivra, en tout cas, c’est tout ce qu’on souhaite. Vive le bluegrass !
Retrouvez les sons ici https://www.youtube.com/@karolinethefreefolks9037
Le CD en écoute ici